Nous vous invitons à lire l'excellent article de presse suivant, écrit par Nidam Abdi pour
Mediapart sur le scandaleux refus de la maison Européenne Jean Monnet à Bazoches et du parlement Européen de continuer le partenariat artistique avec Mesnographies.
Devinez pourquoi ?
(N'hésitez pas à partager)
Je te crois » : Mesnographies brise le silence sur l'inceste et défie
les institutions
Pour sa sixième édition, le festival de photographie Mesnographies,
fondé et dirigé par Claire Pathé, prend le risque du nécessaire. Du 6
juin au 19 juillet, dans le parc municipal des Mesnuls, sept
photographes venus de France, de Russie, d'Allemagne, du Pérou et
d'Italie exposent leurs récits intimes sur l'inceste.
Un choix artistique et politique qui a pourtant buté contre un mur
institutionnel : la Maison Jean Monnet a refusé d'ouvrir ses portes au
festival qui se trouve à 4 kms, dans la commune voisine.
L'Europe, décidément, peine encore à regarder en face ce qu'elle porte.
Et on peut se demander à quoi sert la résolution du Parlement européen
du 11 mars 2021, sur les droits de l’enfant dans la perspective de la
stratégie de l’Union européenne. A quoi sert aussi le Réseau européen
pour les droits de l’enfant (« le réseau ») qui a été officiellement
lancé le 31 mars 2022 par la vice-présidente croate Dubravka Šuica,
aujourd’hui chargée de la Démocratie et de la Démographie à Bruxelles.
Il y a quelque chose de profondément paradoxal — pour ne pas dire
scandaleux — dans le refus opposé par la Maison Jean Monnet à l'accueil
du festival Mesnographies pour sa sixième édition consécutive.
Rappelons que cette demeure d'Houjarray, aux portes des Mesnuls, est le
lieu même où fut pensée, rédigée et signée la première ébauche de la
constitution européenne. Un lieu de fondation, de courage politique, de
vision collective. Et pourtant, les instances européennes auraient
refusé de s'y associer en raison du thème principal retenu cette année
par Claire Pathé : l'inceste.
On peine à trouver les mots pour mesurer l'ironie de cette décision.
L'Europe — cette construction née de la volonté de ne plus jamais fermer
les yeux sur les violences de masse, sur l'indicible — refuse d'ouvrir
ses portes à un festival qui tente précisément de dire ce que les
sociétés taisent depuis trop longtemps. Comme si les murs du lieu où
Jean Monnet rêvait d'une communauté de peuples solidaires ne pouvaient
supporter la vérité de ce que ces mêmes peuples infligent à leurs
enfants.
Car l'inceste n'est pas un problème français. Les statistiques sont
accablantes et cohérentes d'un pays à l'autre : en France, 160 000
enfants en sont victimes chaque année — soit, en moyenne, trois élèves
par classe. En Italie, Virginia Morini rappelle que 20 % des femmes
adultes et 10 % des hommes adultes se souviennent d'un abus survenu au
sein de leur propre foyer. En Allemagne, en Russie, au Pérou, les
chiffres ne varient pas dans leur horreur, seulement dans leur
formulation. Ce refus institutionnel, aussi incompréhensible que
révélateur, illustre exactement ce que le festival cherche à combattre :
le silence organisé, le déni érigé en posture respectable.
Claire Pathé : une commissaire à la hauteur de l'exigence
Face à ce mur, Claire Pathé n'a pas reculé. Fondatrice et directrice
artistique des Mesnographies depuis les débuts, elle a fait du festival
de Les Mesnuls — un village de quelques centaines d'habitants en
Île-de-France — l'un des rendez-vous photographiques les plus singuliers
et les plus courageux du calendrier français. Ce n'est pas la première
fois qu'elle choisit un sujet qui dérange. Mais avec cette sixième
édition intitulée « Je te crois », elle franchit un seuil.
L'appel à candidatures lancé par le festival a suscité 70 dossiers venus
du monde entier. Soixante-dix projets — une réponse massive qui confirme
à elle seule l'urgence du propos. Tous témoignent, à leur manière, de la
nécessité de briser le silence autour des violences incestueuses. Sur
ces 70 dossiers, sept ont été retenus. Sept photographes qui, selon
Claire Pathé elle-même, « faisaient vraiment la différence » — non pas
parce qu'ils crient plus fort que les autres, mais parce qu'ils ont
trouvé le langage visuel de l'indicible.
La démarche de Claire Pathé repose sur une conviction qui structure
chaque édition du festival : l'art photographique peut et doit être à la
fois exigeant sur le plan esthétique et engagé sur le plan éthique. Ces
deux dimensions ne s'excluent pas ; elles se renforcent. Un beau
mensonge reste un mensonge. Une vérité laide reste difficile à regarder.
Mais une vérité portée par une forme juste devient inévitable — elle
s'insinue dans la conscience du spectateur et ne le quitte plus. C'est
cet espace, entre l'esthétique et le témoignage, entre la douleur et la
beauté, que Mesnographies cherche à ouvrir chaque année.
Sept récits, sept façons de dire l'indicible
Les sept photographes sélectionnés pour le focus « Je te crois »
partagent une caractéristique rare et courageuse : ils témoignent à
visage découvert. Ils n'utilisent pas l'art comme un masque ou une
distance prudente, mais comme un espace de réappropriation de leur
propre récit. Ce geste mérite d'être souligné avant même d'examiner les
œuvres elles-mêmes.
Avec Home is Where It Hurts, Juliette Andréa Elie aborde l'une des
dimensions les plus méconnues du traumatisme incestueux : le temps. Non
pas le temps de l'acte — fugace, brutal, insupportable — mais le temps
infini de la réparation. Depuis des années, chaque jeudi, elle se rend
dans l'unité psychotrauma d'un hôpital, à une heure et demie de chez
elle. Elle photographie avant de partir — « vite, de la tendresse, ou de
la dérision, une respiration, de la vie ». Elle a fait bouillir
certaines de ses images dans un bain de peaux d'avocat : les portraits
de la petite fille qu'elle était se teintent de rose délavé. L'orage
s'adoucit. La question posée en filigrane de chaque photographie est
celle-là même qui hante toute tentative de guérison : si l'image se
transforme, est-ce que la mémoire se répare ? La réponse est incertaine,
mais la question, posée visuellement, avec une douceur mélancolique et
une précision chirurgicale, est déjà, en elle-même, une forme de soin.
Le trou de mémoire — autre blessure spécifique au traumatisme — est au
cœur du travail de Maëva Benaiche. Dans À la recherche de mes souvenirs,
elle a fait numériser les cassettes vidéo familiales, comme si leur
vision pouvait l'aider à comprendre comment elle s'est construite, à
relire les signes que les adultes n'ont pas su voir ni déchiffrer. Entre
ces images et elle, elle place un filtre — une façon de matérialiser le
voile, le flou qui persiste dans sa propre mémoire.
Quand la douleur surgit, quand elle « voit rouge », elle le signale dans
ses photographies. Cette œuvre est une archéologie de soi : patiente,
méthodique, douloureuse, et d'une honnêteté formelle remarquable.
C'est le mécanisme neuropsychologique de l'amnésie traumatique que vient
interroger Black-out, la série de Mathis Benestebe — cette déconnexion
entre l'amygdale et l'hippocampe lors d'un événement traumatisant, qui
entraîne un gel des souvenirs. Son travail, composé de plusieurs
chapitres, évolue autour de la quête obsessionnelle de se souvenir de
l'impensable. Entre résonances fantomatiques et mise en scène d'anciens
objets d'enfance, ses photographies abordent le vécu de l'inceste à
travers le prisme de la distance intérieure. Il y a chez Benestebe
quelque chose de l'archiviste hanté : celui qui classe des ruines pour
retrouver un plan d'ensemble qui n'a peut-être jamais existé.
De Russie et d'Allemagne, une dimension supplémentaire s'ajoute à
l'ensemble avec I Have Done Nothing Wrong : celle de la complicité
familiale et de l'effacement. Dans cette série, Mika Sperling se
confronte à son grand-père décédé, qui l'a agressée sexuellement de sa
petite enfance à son adolescence. Le dispositif est d'une intelligence
formelle redoutable : des images d'archives, des dessins, des
photographies et même des extraits de pièce de théâtre composent un
récit pluriel. Les portraits de son agresseur avec d'autres filles de la
famille sont inversés pour protéger leurs identités — mais décrits en
détail dans des légendes qui, par leur précision même, effacent
intentionnellement la personnalité de l'homme et le rendent
simultanément responsable. L'acte de découpage minutieux est au cœur de
l'œuvre : on taille, on retranche, on isole. Et par cet acte, on
désigne.
Depuis le Pérou, Las cosas vuelven a su sitio por la noche y otros
cuentos — « Les choses retrouvent leur place la nuit, et autres contes »
— revisite l'espace domestique où la violence était à la fois présente
et cachée : la maison où le silence est devenu langage, le lit superposé
qui était à la fois refuge et prison. Sergio Melendez a une phrase qui
résume à elle seule toute la puissance de cette démarche : « La
photographie, ici, n'est pas un outil d'exposition, mais de soin. Elle
permet au passé de revenir sans violence, d'être vu sans être consommé.
» C'est peut-être la définition la plus juste que l'on puisse donner de
la photographie engagée : non pas montrer pour choquer, mais montrer
pour reconnaître.
Un projet au long cours qui commence dans sa propre famille — où les
abus sexuels se transmettent depuis des générations — et s'ouvre
progressivement à une dimension collective et universelle : c'est ainsi
que Virginia Morini décrit Can You Keep a Secret ? Sa démarche consiste
à recréer les lieux domestiques du traumatisme, en invitant des
personnes concernées à interagir physiquement avec l'espace à travers
des gestes presque performatifs. Le journal intime se déploie comme une
archive intérieure. Morini parle de « cartographie du silence et de la
résistance », et la formule dit tout : il s'agit de nommer les
territoires invisibles de la souffrance pour mieux les traverser.
Enfin, Cartographie de l'indicible s'ouvre sur une phrase-clé : « Mon
corps savait. » C'est à partir de ce constat que Lucie Sassiat mène,
grâce à des archives photographiques familiales, une enquête sur sa
propre histoire, collectant les indices comme on rassemble les pièces
d'un crime sans cadavre. Les flashs répétitifs — le fauteuil, les mains,
l'eau de Cologne, la cigarette — reviennent dans les images. Les objets
du décor, photographiés aujourd'hui à l'âge adulte, sont devenus des
preuves muettes. Son travail questionne la légitimité de la douleur
cachée derrière des vies ordinaires, et ce faisant, il offre une
reconnaissance à toutes les souffrances dissimulées.
Que peut l'art face à la vie ? La question n'est pas rhétorique
La question que pose Claire Pathé — et que posent, chacun à leur façon,
les sept photographes de ce focus — n'est pas nouvelle. Elle traverse
toute l'histoire de l'art : peut-on et doit-on représenter l'horreur ?
La réponse que Mesnographies apporte est nuancée, et c'est en cela
qu'elle est convaincante. Non, l'art ne peut pas réparer les
traumatismes individuels. Non, une exposition photographique n'abolira
pas l'inceste. Mais l'art peut faire quelque chose que ni la loi, ni la
psychiatrie, ni la presse ne peuvent faire seuls : il peut rendre
visible, dans toute sa complexité, ce qui était invisible. Il peut
transformer le témoin en sujet, la victime en auteur de sa propre
histoire.
Ces sept photographes ont en commun d'avoir choisi de ne pas rester dans
la position de la victime — sans pour autant nier leur souffrance. Ils
se sont emparés de l'appareil photographique comme d'un outil de
réappropriation, de reconstruction, de dignité retrouvée. Et en faisant
cela publiquement, en acceptant d'exposer leurs images dans un parc
municipal, ils font quelque chose de plus que de l'art : ils créent les
conditions d'une conscience collective.
Les productions culturelles autour de l'inceste se sont multipliées ces
dernières années — livres, films, documentaires, podcasts. La question
de leur impact réel sur la société reste ouverte. Mais ce que l'on peut
affirmer, c'est que chaque fois qu'une victime trouve les mots (ou les
images) pour dire ce qui lui est arrivé, elle rend service à ceux qui
n'ont pas encore trouvé les leurs. Lucie Sassiat le dit sobrement : « La
série vise à briser le silence, rendre visible l'indicible et ouvrir un
espace de reconnaissance pour toutes les souffrances dissimulées. »
Mesnographies, un festival à l'échelle du monde
Il serait réducteur de résumer cette sixième édition au seul focus « Je
te crois ». Fidèle à sa vocation, le festival présente également onze
travaux photographiques aux thématiques libres, sélectionnés par les
bénévoles lors d'une soirée de vote annuelle — une pratique démocratique
rare dans le monde de l'art contemporain, et qui dit beaucoup de
l'esprit du festival. Ces travaux couvrent un panorama saisissant de
notre époque : de l'Ukraine à l'Australie, en passant par le Soudan, la
mémoire, la jeunesse, la joie, l'exil et la résistance sont interrogés.
Le volet climatique du festival, intitulé Le jardin n'est pas clos, se
déploie depuis cinq ans dans le parc des Mesnuls et les villages
alentour sous forme d'expositions hors-les-murs. Les feux qui dévorent,
l'eau qui manque ou qui soudain déborde, les traces visibles du
réchauffement climatique — autant de récits visuels qui façonnent un
panorama sensible de notre temps. C'est d'ailleurs autour de ce volet
climatique que la Maison Jean Monnet avait précédemment accueilli le
festival, avant de fermer ses portes lorsque le thème de l'inceste a été
annoncé.
La fondation Enfants Kintsugi, fondée par l'actrice Vahina Giocante et
l'entrepreneur Laurent Bloch, marraine cette édition. Son engagement
résume en quelques mots l'ambition partagée avec le festival : protéger
les enfants victimes de violences sexuelles, et donner à la société les
outils pour briser le cycle du silence.
Mesnographies est, en ce sens, bien plus qu'un festival de photographie.
C'est un espace de résistance esthétique et éthique, tenu à bout de bras
par une commissaire qui croit, avec raison, que l'art a le devoir de
nous interpeller là où nous préférerions regarder ailleurs. Du 6 juin au
19 juillet, dans le parc municipal de Les Mesnuls, sept photographes
nous invitent à regarder en face ce que l'Europe, depuis ses plus beaux
palais, refuse encore de voir.
(c) Nidam ABDI